La France, hors satellite et câble, compte six chaînes hertzienne. Trois sont contrôlées par l'état (France 2, France 3, la cinquieme-arte); les trois autres (TF1, canal +, M6) sont dites "indépendantes". Le tout est chapeauté par un organisme de régulation, le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel, qui, comme toute "Autorité Administrative Indépendante", ne symbolise que l'abdication de la puissance publique, et donc le triomphe des intérêts particuliers sur le bien commun. Les chaînes privées serait elle donc indépendantes ? Permettraient-elles un meilleur fonctionnement de la démocratie ? Ont-elles permis aux citoyens de bénéficier de médiums débarrassés de la tutelle d'un état un peu trop enclin à avoir une télévision "aux ordres" ?
Rien n'est moins sur. En examinant de plus près les propriétaires respectifs, nous nous trouvons en face d'une situation pour le moins préoccupante : Toutes ces chaînés sont contrôlés par les plus grands groupes capitalistes français, habitués à faire prévaloir la recherche de leur profit au détriment de toutes autres considérations citoyennes. Jusque la, rien ne distingue la France de ses voisins ; Bertelsmann ne domine-t- il pas l'Allemagne, Berlusconi l'Italie, et Murdoch la Grande Bretagne ? Mais "l'exception française" devient troublante quand on sait que les groupes propriétaires des chaînes de TV privées sont tous d'énormes passataires de marchés publics.
En effet, l'actionnaire majoritaire de TF1 est Bouygues, n° 1 mondial du Bâtiment et Travaux Publics et accessoirement immense bénéficiaire de chantier public . Celui de Canal + est la Générale des Eaux (nouvellement Vivendi), via Havas, Générale qui ne contrôle rien moins que la moitié de la gestion privée de l'eau en France. En clair, un groupe qui passe avec les collectivités locales des contrats de concessions pour ce service public de toute première nécessité. Quant à l'autre moitié de cette gestion privée de l'eau, elle est entre les mains de la Lyonnaise des eaux, qui, avec la Compagnie Luxembourgeoise de télévision (RTL...), contrôle...M6
Pour mieux comprendre ce système fallacieux, il convient de se pencher sur le cas le plus emblématique de cette abbération démocratique: celui de TF1, premier médiums d'europe, qui caracole depuis sa privatisation (1987) aux environs de 40 % des parts de marché. TF1 est donc contrôlée par Bouygues. Entre les mains du premier bétonneur de monde, cette chaîne est devenue un moyen d'influence absolument incontrôlable. Le fonctionnement est simple. Bouygues a besoin de marchés publics pour vivre, et les hommes politiques ont besoin de la télévision, et notamment de sa chaîne la plus importante, pour se faire entendre et "exister".
C`est comment s`expliquer la sur-représentation à l'image d'hommes politiques de second rang qui disposent de budgets considérables en matière d'infrastructures publics. Que dire encore de l'image largement positive donné par TF 1 dans un premier temps au régime de Saddam Hussein, bon client de Francis Bouygues, en août 1991? Ou même des tribunes offertes complaisamment au tyran du Maroc, Hassan II, dont les goûts architecturaux pharaoniques promettaient d'excellents débouchés a l'entreprise Bouygues ?
A ce petit jeu, la direction du groupe a pris goût, et s'est même mis en tête, au zénith de sa puissance, de faire élire le Président de la République française: Son président, celui qui ne pourrait plus rien lui refuser et lui permettrait d'atteindre le nirvana capitaliste. Pendant deux ans, elle a ainsi tout misé sur un seul homme, en vue des présidentielles de 1995: Edouard Balladur (RPR) alors Premier ministre, et peu à peu candidat contre son chef, Jacques Chirac. Le fait que TF1 ait échoué dans son entreprise importe finalement peu. Il est bien plus intéressant de constater les exactions que s'est alors autorisée la première chaîné pour parvenir à ses fins.
La plus caractéristique est sans aucun doute le temps de parole accordé aux différentes personnalités politiques, puis aux candidats déclarés. La règle vaut qu'en France, le temps d'antenne politique se découpe en trois : un tiers pour le gouvernement; un tiers pour la majorité, un tiers pour l'opposition. En temps de campagne; les chaînés doivent en sus tenir compte d'un relatif équilibre entre les différents candidats.
Examinons donc la manière dont TF1 a distribué le temps d'antenne entre 1992 et 1995, date de l'élection présidentielle, dont on sait en France que les préparatifs dans les états-majors politiques et médiatiques commencent au moins deux ans auparavant. Dans le cadre du journal de 20 heures, le plus regardé de France, avec une audience moyenne quotidienne de 10 millions de téléspectateurs; et ou les "grandes" pointures politiques du pays viennent se mesurer à la vacuité narcissique de son présentateur mégalomane : Patrick Poivre d'Arvor :
Balladur: 10 passages. Total des balladuriens : 44 passages.
Chirac: 4 passages. Total des chiraquiens : 15 passages.
Total de la gauche (Parti Socialiste): 28 passages, dont Bernard Tapie: 8 passages; Jack Lang: 7 passages; Lionel Jospin: 3 passages.
Même si tous ces chiffres se passent aisément de commentaires, il est notablement caractéristique que les deux hommes politiques de "gauche" les plus prisés par TF1 soient Bernard Tapie, comète politique et escroc affairiste (Bernard Tapie était en 1993 président du club de football de l'Olympique de Marseille, alors champion d'Europe; notons simplement que TF1 diffusait chacun de ses matchs, extrêmement rentables); et Jack Lang, poids lourds du PS certes, mais ami notoire de Bouygues ( Il a occupé le poste stratégique de ministre de la Culture, grand laudateur des pharaoniques travaux mitterandiens ). Quant à "Sept sur sept" (l'émission politique de TF1 le dimanche soir), J.Chirac n'y est passé que quatre fois entre 1987 et 1995, alors que E.Balladur a eu droit à dix prestations entre 1993 et 1995;L.Jospin a été invité deux fois...
Ces chiffres ne démontrent qu'une seule chose : le parti pris flagrant d'un groupe industriel et financier, qui entend imposer ses choix à l'ensemble du corps électoral; et le mépris avéré qu'il entretient pour la démocratie participative. Répétons le, le fait que Jacques Chirac l'ait emporté en 1995 ne change rien à l'affaire. Et malgré sa "défaite" de 1995, Bouygues est toujours la, toujours passataire de marchés publics, toujours hégémonique dans le Paysage Audio-visuel Français, toujours aussi méprisant des citoyens, ravalés au rang de "ménagères de moins de cinquante ans", toujours écrasant de suffisance replète, toujours aussi puissant.
Decidemment, Marianne passe bien mal a l'image...
